pomes
    

Auguste Barbier
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
La popularit

Dans le pays de France aujourd'hui que personne
ne peut chez soi rester en paix,
et que de toutes parts l'ambition bourgeonne
sur les crnes les plus pais,
tout est en mouvement sur la place publique ;
la voix bruyante et le cur vain,
chacun bourdonne autour de l'uvre politique,
chacun y veut mettre la main.
L, courent tous les gens de bras et de parole,
pote, orateur et soldat,
tout ce qui veut paratre et jouer quelque rle
dans le grand drame de l'tat ;
tout, des hauts carrefours abonde sur la place,
et haletant, pressant le pas,
sur le pav fangeux se prcipite en masse,
et vers le peuple tend les bras.

certes le peuple est grand, maintenant que sa tte
a secou ses mille freins,
que, l'ouvrage fini, comme un robuste athlte
il peut s'appuyer sur ses reins ;
il est beau ce colosse la mle carrure,
ce vigoureux porte-haillons,
ce sublime manuvre la veste de bure
teinte du sang des bataillons ;
ce maon qui d'un coup vous dmolit des trnes
et qui, par un ciel touffant,
sur les larges pavs fait bondir les couronnes
comme le cerceau d'un enfant.
Mais c'est piti de voir, avec sa tte rase,
son corps sans pourpre et sans atour,
ce peuple demi-nu, comme ceux qu'il crase,
comme les rois avoir sa cour ;
oui, c'est piti de voir, genoux sur sa trace,
un troupeau de tristes humains
lui jeter chaque jour tous leurs noms la face,
et ne jamais lcher ses mains ;
d'entendre autour de lui mille bouches mielleuses,
souillant le nom de citoyen,
lui dire que le sang orne des mains calleuses,
et que le rouge lui va bien ;
que l'inflexible loi n'est que son vain caprice,
que la justice est dans son bras,
sans craindre qu'en ses mains l'arme de la justice
ne soit l'arme des sclrats.


est-ce donc un besoin de la nature humaine
que de toujours courber le dos ?
Faut-il du peuple aussi faire une idole vaine,
pour l'encenser de vains propos ?
peine relev faut-il qu'on se rabaisse ?
Faut-il oublier avant tout,
que la libert sainte est la seule desse
que l'on n'adore que debout ?
Hlas ! Nous vivons tous dans un temps de misre,
un temps nul autre pareil,
o la corruption mange et ronge sur terre
tout ce qu'en tire le soleil ;
o dans le cur humain l'gosme dborde,
o rien de bon n'y fait sjour ;
o partout la vertu montre bientt la corde,
o le hros ne l'est qu'un jour ;
un temps o les serments et la foi politique
ne soulvent plus que des ris ;
o le sublime autel de la pudeur publique
jonche le sol de ses dbris ;
un vrai sicle de boue, o plongs que nous sommes,
chacun se vautre et se salit ;
o comme en un linceul, dans le mpris des hommes,
le monde entier s'ensevelit !


pourtant, si quelques jours de ces sombres abmes
o nous roulons aveuglment,
de ce chaos immense o les mes sublimes
apparaissent si rarement,
tout d'un coup, par hasard, il en surgissait une
au large front, au bras charnu :
une me toute en fer, sans peur la tribune,
sans peur devant un glaive nu ;
si cette me splendide, tonnant le vulgaire
et le frappant de son clat,
montait, avec l'appui de la main populaire,
s'asseoir au timon de l'tat ;
alors je lui crierais de ma voix de pote
et de mon cur de citoyen :
homme plac si haut, ne baisse pas la tte,
marche, marche et n'coute rien !
Laisse le peuple en bas applaudir ton rle
et se repatre de ton nom ;
laisse-le te promettre un jour mme l'paule
pour te porter au Panthon !
Marche ! Et ne pense pas son temple de pierre ;
souviens-toi que, changeant de got,
sa main du Panthon peut chasser ta poussire,
et la balayer dans l'gout !
Marche pour la patrie et sans qu'il nous en cote,
marche en ta force et le front haut ;
et dt ton pied heurter la fin de ta route
le seuil sanglant d'un chafaud,
dt ta tte royale, nouvelle victime,
tomber au bruit d'un vil tambour ;
du peuple quel qu'il soit ne cherche que l'estime,
ne redoute que son amour ! ...


la popularit ! -c'est la grande impudique
qui tient dans ses bras l'univers,
qui, le ventre au soleil comme la nymphe antique,
livre qui veut ses flancs ouverts !
C'est la mer ! C'est la mer ! -d'abord calme et
sereine,
la mer, aux premiers feux du jour,
chantant et souriant comme une jeune reine,
la mer blonde et pleine d'amour ;
la mer baisant le sable, et parfumant la rive
du baume enivrant de ses flots,
et berant sur sa gorge ondoyante et lascive
son peuple brun de matelots ;
puis la mer furieuse et tombe en dmence,
et de son lit silencieux
se redressant gante avec sa tte immense,
et tordant ses bras dans les cieux ;
puis courant et l, hurlante, chevele ;
et sous la foudre et ses carreaux,
bondissant, mugissant dans sa plaine sale,
comme un combat de cent taureaux,
puis, le corps tout blanchi d'cume et de colre,
la bouche torse et l'il errant,
se roulant sur le sable et dchirant la terre
avec le rle d'un mourant ;
et, comme la bacchante, enfin lasse de rage,
n'en pouvant plus, et sur le flanc,
retombant dans sa couche, et jetant la plage
des ttes d'hommes et du sang ! ...

fvrier 1831.

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