pomes
    

Théodore de Banville
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
La Ville enchante (Odes funambulesques, Gaiets)
Il est de par le monde une cit bizarre, 
O Plutus en gants blancs, drap dans son manteau, 
Offre une cigarette  son ami Lazare, 
Et l'emmne souper dans un parc de Watteau. 
Les centaures fougueux y portent des badines; 
Et les dragons, au lieu de garder leur trsor, 
S'en vont sur le minuit, avec des baladines, 
Faire un maigre dner dans une maison d'or. 
C'est l que parle et chante avec des voix si douces, 
Un essaim de beauts plus nombreuses cent fois, 
En habit de satin, brunes, blondes et rousses, 
Que le nombre infini des feuilles dans les bois! 
O pourpres et blancheurs! neiges et rosiers! L'une, 
En dcouvrant son sein plus blanc que la Jung-Frau, 
Cause avec Cyrano, qui revient de la lune, 
L'autre prend une glace avec Cagliostro. 
C'est le pays de fange et de nacre de perle; 
Un trteau sur les fts du cabaret prochain, 
Spectacle o les dcors sont peints par Diterle, 
Cambon, Thierry, Schan, Philastre et Desplchin; 
Un thtre en plein vent, o, le long de la rue, 
Passe, tantt de face et tantt de profil, 
Un mimodrame avec des changements  vue, 
Comme ceux de Gringore et du cleste Will. 
L, depuis Idalie, o Cypris court sur l'onde 
Dans un coup de nacre attel d'un dauphin, 
Vous voyez dfiler tous les pays du monde 
Avec un air connu, comme chez Sraphin. 
La Belle au bois dormant, sur la moire fleurie 
De la molle ottomane o rve le chat Murr, 
Parmi l'air rose et bleu des feux de la ferie 
S'veille aprs cent ans sous un baiser d'amour. 
La Chinoise rveuse, assise dans sa jonque, 
Les yeux peints et les bras ceints de perles d'Ophir, 
D'un ongle de rubis rose comme une conque 
Agace sur son front un oiseau de saphir. 
Sous le ciel toil, trempant leurs pieds dans l'onde 
Que parfument la brise et le gazon fleuri, 
Et d'un bois de senteur couvrant leur gorge blonde, 
Dansent  s'enivrer les bibiaderi. 
L, belles des blancheurs de la ple chlorose, 
Et confiant au soir les rougeurs des aveux, 
Les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose 
S'accroupir dans le sable et causer deux  deux. 
La reine Cloptre, en sa peine secrte, 
Fire de la morsure attache  son flanc, 
Laisse tomber sa perle au fond du vin de Crte, 
Et sa pourpre et sa lvre ont des lueurs de sang. 
Voici les beaux palais o sont les htares, 
Sveltes lys de Corinthe et roses de Milet, 
Qui, dans des bains de marbre, au chant divin des lyres, 
Lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait. 
Au fond de ces sjours  pompe triomphale, 
O brillent aux flambeaux les cheveux de mas, 
Hercule enrubann file aux genoux d'Omphale, 
Et Diogne dort sur le sein de Las. 
Salut, jardin antique,  Temp familire 
O le grand Arouet a chant Pompadour, 
O passaient avant eux Louis et La Vallire, 
La lvre humide encor de cent baisers d'amour! 
C'est l que soupiraient aux pieds de la dryade, 
Dans la nuit bleue,  l'heure o sonne l'angelus, 
Et le jeune Lauzun, fier comme Alcibiade, 
Et le vieux Richelieu, beau comme Antinos. 
Mais ce qui me sduit et ce qui me ramne 
Dans la verdure, o j'aime  soupirer le soir, 
Ce n'est pas seulement Phyllis et Dorimne, 
Avec sa robe d'or que porte un page noir. 
C'est l que vit encor le peuple des statues 
Sous ses palais taills dans les mlzes verts, 
Et que le choeur charmant des Nymphes demi-nues 
Pleure et gmit avec la brise des hivers. 
Les Naades sans yeux regardent le grand arbre 
Pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins, 
Et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbre, 
Augmentent d'un ruisseau les larmes des bassins. 
Aujourd'hui les wagons, dans ces steppes fleuries, 
Devancent l'hirondelle en prenant leur essor, 
Et coupent dans leur vol ces suaves prairies, 
Sur un ruban de fer qui borde un chemin d'or. 
Ailleurs, c'est le palais o Diane se dresse 
Ayant sur son front pur la blancheur des lotus, 
Pour lequel Titien a donn sa matresse, 
O Phidias a mis les siennes, ses Vnus! 
Et maintenant, voici la coupole ferique 
O, prs des flots d'argent, sous les lauriers en fleurs, 
Le grand Orphe apporte  la Grce lyrique 
La lyre que Sappho baignera dans les pleurs. 
O ville o le flambeau de l'univers s'allume! 
Aurore dont l'oeil bleu, rempli d'illusions, 
Tourn vers l'Orient, voit passer dans sa brume 
Des foyers de splendeur toils de rayons! 
Ce thtre en plein vent bti dans les toiles, 
O passent  la fois Cloptre et Lola, 
O dfile en dansant, devant les mmes toiles, 
Un peuple chimrique en habit de gala; 
Ce pays de soleil, d'or et de terre glaise, 
C'est la mlodieuse Athnes, c'est Paris, 
Eldorado du monde, o la fashion anglaise 
Importe deux fois l'an ses tweeds et ses paris. 
Pour moi, c'est dans un coin du salon d'Aspasie, 
Sur l'album clectique o, parmi nos refrains, 
Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie, 
Que je rime cette ode en vers alexandrins. 
                   Septembre 1845. 

Odes funambulesques, Gaiets

envoyez vos commentaires pas encore de commentaire
version  imprimer dans une nouvelle fentre





   ·   contact   ·  livre d'or · les arbres · European trees · voyages  · 1500chansons · Fables de Jean de La Fontaine · Les passions (rcits)
Cette page a mis 0.04 s. à s'exécuter - Conception© 2006 - www.lespassions.fr