pomes
    

Charles Baudelaire
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chne

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chne
Plus polis et luisants que des anneaux de chane,
Que, jour jour, la peau des hommes a fourbis,
Nous tranions tristement nos ennuis, accroupis
Et vots sous le ciel carr des solitudes,
O l'enfant boit, dix ans, l'pre lait des tudes.
C'tait dans ce vieux temps, mmorable et marquant,
O forcs d'largir le classique carcan,
Les professeurs, encor rebelles vos rimes,
Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes
Et laissaient l'colier, triomphant et mutin,
Faire l'aise hurler Triboulet en latin. -
Qui de nous en ces temps d'adolescences ples,
N'a connu la torpeur des fatigues claustrales,
- L'oeil perdu dans l'azur morne d'un ciel d't,
Ou l'blouissement de la neige, - guett,
L'oreille avide et droite, - et bu, comme une meute,
L'cho lointain d'un livre, ou le cri d'une meute ?

C'tait surtout l't, quand les plombs se fondaient,
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
Irradiait les cieux de son feu monotone,
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
Saison de rverie, o la Muse s'accroche
Pendant un jour entier au battant d'une cloche ;
O la Mlancolie, midi, quand tout dort,
Le menton dans la main, au fond du corridor, -
L'il plus noir et plus bleu que la Religieuse
Dont chacun sait l'histoire obscne et douloureuse,
- Trane un pied alourdi de prcoces ennuis,
Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
- Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fivreuses,
Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
Et les font, aux miroirs, - strile volupt, -
Contempler les fruits mrs de leur nubilit, -
Les soirs italiens, de molle insouciance,
- Qui des plaisirs menteurs rvlent la science,
- Quand la sombre Vnus, du haut des balcons noirs,
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. -

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
Mri par vos sonnets, prpars par vos stances,
Qu'un soir, ayant flair le livre et son esprit,
J'emportai sur mon cur l'histoire d'Amaury.
Tout abme mystique est deux pas du doute. -
Le breuvage infiltr lentement, goutte goutte,
En moi qui, ds quinze ans, vers le gouffre entran,
Dchiffrais couramment les soupirs de Ren,
Et que de l'inconnu la soif bizarre alterre,
- travaill le fond de la plus mince artre. -
J'en ai tout absorb, les miasmes, les parfums,
Le doux chuchotement des souvenirs dfunts,
Les longs enlacements des phrases symboliques,
- Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
- Livre voluptueux, si jamais il en fut. -

Et depuis, soit au fond d'un asile touffu,
Soit que, sous les soleils des zones diffrentes,
L'ternel bercement des houles enivrantes,
Et l'aspect renaissant des horizons sans fin
Ramenassent ce cur vers le songe divin, -
Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire,
Ou dans l'oisivet frileuse de frimaire, -
Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
J'ai partout feuillet le mystre profond
De ce livre si cher aux mes engourdies
Que leur destin marqua des mmes maladies,
Et, devant le miroir, j'ai perfectionn
L'art cruel qu'un dmon, en naissant, m'a donn,
- De la douleur pour faire une volupt vraie, -
D'ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.

Pote, est-ce une injure ou bien un compliment ?
Car je suis vis vis de vous comme un amant
En face du fantme, au geste plein d'amorces,
Dont la main et dont l'il ont, pour pomper les forces,
Des charmes inconnus. - Tous les tres aims
Sont des vases de fiel qu'on boit, les yeux ferms,
Et le cur transperc, que la douleur allche,
Expire chaque jour en bnissant sa flche.

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