pomes
    

Philippe Desportes
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Prire au sommeil

Somme, doux repos de nos yeux.
Aim des hommes et des dieux,
Fils de la Nuit et du Silence,
Qui peux les esprits dlier,
Qui fais les soucis oublier,
Endormant toute violence.

Approche, Sommeil dsir !
Las ! c'est trop longtemps demeur :
La nuit est demi passe,
Et je suis encore attendant
Que tu chasses le soin mordant,
Hte importum de ma pense.

Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
Je t'attends sur mon oreiller,
O je tiens la tte appuye :
Je suis dans mon lit sans mouvoir,
Pour mieux ta douceur recevoir,
Douceur dont la peine est noye.

Hte-toi, Sommeil, de venir :
Mais qui te peut tant retenir ?
Rien en ce lieu ne te retarde,
Le chien n'aboie ici autour,
Le coq n'annonce point le jour,
On n'entend point l'oie criarde.

Un petit ruisseau doux-coulant
dos rompu se va roulant,
Qui t'invite de son murmure,
Et l'obscurit de la nuit,
Moite, sans chaleur et sans bruit,
Propre au repos de la nature.

Chacun hors que moi seulement,
Sent ore quelque allgement
Par le doux effort de tes charmes :
Tous les animaux travaills
Ont les yeux ferms et sills,
Seuls les miens sont ouverts aux larmes.

Si tu peux, selon ton dsir,
Combler un homme de plaisir
Au fort d'une extrme tristesse,
Pour montrer quel est ton pouvoir,
Fais-moi quelque plaisir avoir
Durant la douleur qui m'oppresse.

Si tu peux nous reprsenter
Le bien qui nous peut contenter,
Spar de longue distance,
somme doux et gracieux !
Reprsente encore mes yeux
Celle dont je pleure l'absence.

Que je voie encor ces soleils,
Ce lis et ces boutons vermeils,
Ce port plein de majest sainte ;
Que j'entr'oie encor ces propos,
Qui tenaient mon cur en repos,
Ravi de merveille et de crainte.

Le bien de la voir tous les jours
Autrefois tait le secours
De mes nuits, alors trop heureuses ;
Maintenant que j'en suis absent,
Rends-moi par un songe plaisant
Tant de dlices amoureuses.

Si tous les songes ne sont rien,
C'est tout un, ils me plaisent bien :
J'aime une telle tromperie.
Hte-toi donc, pour mon confort;
On te dit frre de la Mort,
Tu seras pre de ma vie.

Mais, las ! je te vais appelant,
Tandis la nuit en s'envolant
Fait place l'aurore vermeille :
O Amour ! tyran de mon cur,
C'est toi seul qui par ta rigueur
Empches que je ne sommeille.

H ! quelle trange cruaut !
Je t'ai donn ma libert,
Mon cur, ma vie, et ma lumire,
Et tu ne veux pas seulement
Me donner pour allgement
Une pauvre nuit tout entire ?

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