pomes
    

José Maria de Heredia
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Les Conqurants de l'or - II
Deux ans taient passs, lorsqu'un obscur soldat

Qui fut depuis titr Marquis pour sa conqute,

Franois Pizarre, osa prsenter la requte

D'armer un galion pour courir par-del

Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila

Lui fit reprsenter qu'en cette conjoncture

Il n'tait pas prudent de tenter l'aventure

Et ses dangers sans nombre et sans profit ; d'ailleurs,

Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs

De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,

Prodiguassent le sang des veines espagnoles,

Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,

N'avait pu triompher des bois de mangliers

Qui croisent sur ces bords leurs nuds inextricables ;

Que, la tempte ayant rompu vergues et cbles

 leurs vaisseaux en vain si loin aventurs,

Ils taient revenus mourants, dsempars,

Et trop heureux encor d'avoir sauv la vie.



Mais ce conseil ne fit qu'chauffer son envie.

Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats,

Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,

Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,

En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,

Pizarre le premier, par un brumeux matin

De novembre, montant un mauvais brigantin,

Prit la mer, et lchant au vent toute sa toile,

Se fia bravement en son heureuse toile.



Mais tout sembla d'abord dmentir son espoir.

Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel trs noir

La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre,

Dfona les sabords, rompit les mts et l'ancre,

Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau.

Enfin aprs dix jours d'angoisse, manquant d'eau

Et de vivres, sa troupe tant d'ailleurs fort lasse,

Pizarre dbarqua sur une cte basse.



Au bord, les mangliers formaient un long treillis ;

Plus haut, impntrable et splendide fouillis

De lianes en fleur et de vignes grimpantes,

La berge s'levait par d'insensibles pentes

Vers la ligne lointaine et sombre des forts.



Et ce pays n'tait qu'un trs vaste marais.



Il pleuvait. Les soldats, devenus frntiques

Par le harclement venimeux des moustiques

Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims,

Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains,

Des reptiles nouveaux et d'tranges insectes

Ou voyaient merger des lagunes infectes,

Sur leur ventre caill se tranant d'un pied tors,

Ces lzards monstrueux qu'on nomme alligators.

Et quand venait la nuit, sur la terre trempe,

Dans leurs manteaux, auprs de l'inutile pe,

Lorsqu'ils s'taient couchs, n'ayant pour aliment

Que la racine amre ou le rouge piment,

Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires

Flottait, crpe vivant, le vol mou des vampires,

Et ceux-l qu'ils marquaient de leurs baisers velus

Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'veillaient plus.



C'est pourquoi les soldats, par force et par prire,

Contraignirent leur chef  tourner en arrire,

Et, malgr lui, disant un ternel adieu

Au triste campement du port de Saint-Mathieu,

Pizarre, par la mer nouvellement ouverte,

Avec Bartolom suivant la dcouverte,

Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau

Repartit, et, doublant Punta de Pasado,

Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne,

Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne

Et pouss plus au sud du monde occidental.



La cte s'abaissait, et les bois de santal

Exhalaient sur la mer leurs brises parfumes.

De toutes parts montaient de lgres fumes,

Et les marins joyeux, accouds aux haubans,

Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans

 travers la campagne, et tout le long des plages

Fuir des champs cultivs et passer des villages.



Ensuite, ayant serr la cte de plus prs,

 leurs yeux tonns parurent les forts.



Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres,

L'bnier, le gayac et les durs palissandres,

Jusques aux confins bleus des derniers horizons

Roulant le flot obscur des vertes frondaisons,

Varis de feuillage et varis d'essence,

Dployaient la grandeur de leur magnificence ;

Et du nord au midi, du levant au ponant,

Couvrant tout le rivage et tout le continent,

Partout o l'il pouvait s'tendre, la ramure

Se prolongeait avec un ternel murmure

Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir,

tincelait un lac, immobile miroir

O le soleil, plongeant au milieu de cette ombre,

Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre.



Sur les sables marneux, d'normes camans

Guettaient le tapir noir ou les roses flamants.

Les majas argents et les boas superbes

Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes,

Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris,

Attendaient l'heure o vont boire les pcaris.

Et sur les bords du lac horriblement fertile

O tout batracien pullule et tout reptile,

Alors que le soleil dcline, on pouvait voir

Les fauves par troupeaux descendre  l'abreuvoir :

Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples,

Et le beau carnassier qui ne va que par couples

Et qui par-dessus tous les flins est cit

Pour sa grce terrible et sa frocit,

Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore

Flottait la vgtale et la vivante flore ;

Tandis que les cactus aux hampes d'alos,

Les perroquets divers et les kakatos

Et les aras, parmi d'assourdissants ramages,

Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages,

Dans un ptillement d'ailes et de rayons,

Les frles oiseaux-mouches et les grands papillons,

D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries,

Irradiaient autour des lianes fleuries.



Plus loin, de toutes parts lancs, des halliers,

Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers,

Pillant les mombins mrs et les buissons d'icaques,

Les singes de tout poil, ouistitis et macaques,

Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous

Par les figuiers gants et les hauts acajous,

Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues,

Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues,

Avec des gestes fous hurlant et gambadant,

Tout au long de la mer les suivaient.



Cependant,

Pouss par une tide et balsamique haleine,

Le navire, doublant le cap de Sainte-Hlne,

Glissa paisiblement dans le golfe d'azur

O sous l'clat d'un jour ternellement pur,

La mer de Guayaquil, sans colre et sans lutte,

Arrondissant au loin son immense volute,

Frange les sables d'or d'une cume d'argent.



Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant.



Les montagnes, dressant les neiges de leur crte,

Coupaient le ciel fonc d'une brillante arte

D'o s'lanaient tout droits au hait de l'ther bleu

Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu :

Le mont Chimborazo dont la sommit ronde,

Dme prodigieux sous qui la foudre gronde,

Dpasse, gigantesque et formidable aussi,

Le cne incandescent du vieux Cotopaxi.



Attentif aux gabiers en vigie  la hune,

Dans le pressentiment de sa haute fortune,

Pizarre, sur le pont avec les Conqurants,

Jetait sur ces splendeurs des yeux indiffrents,

Quand, soudain, au dtour du dernier promontoire,

L'quipage, poussant un long cri de victoire,

Dans le repli du golfe o tremblent les reflets

Des temples couverts d'or et des riches palais,

Avec ses quais noircis d'une innombrable foule,

Entre l'azur du ciel et celui de la houle,

Au bord de l'Ocan vit merger Tumbez.



Alors, se recordant ses compagnons tombs

 ses cts, ou morts de soif et de famine,

Et voyant que le peu qui restait avait mine

De gens plus disposs  se ravitailler

Qu' reprendre leur course, errer et batailler,

Pizarre comprit bien que ce serait dmence

Que de s'aventurer dans cet empire immense ;

Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort

Il fallait  tout prix qu'il restt le plus fort,

Il prit langue parmi ces nations tranges,

Rassembla beaucoup d'or par dons et par changes,

Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin

Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,

Il mouilla dans le port aprs trois ans de courses.

L, se trouvant  bout d'hommes et de ressources,

Bien que fort malhabile aux manires des cours,

Il rsolut d'user d'un suprme recours

Avant que de tenter sa dernire campagne,

Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.



 
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