pomes
    

Alphonse de Lamartine
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Pourquoi mon me est-elle triste?

Pourquoi gmis-tu sans cesse,
O mon me? rponds-moi !
D'o vient ce poids de tristesse
Qui pse aujourd'hui sur toi?
Au tombeau qui nous dvore,
Pleurant, tu n'as pas encore
Conduit tes derniers amis !
L'astre serein de ta vie
S'lve encore; et l'envie
Cherche pourquoi tu gmis !

La terre encore a des plages,
Le ciel encore a des jours,
La gloire encor des orages,
Le cur encor des amours;
La nature offre tes veilles
Des mystres, des merveilles,
Qu'aucun il n'a profan,
Et fltrissant tout d'avance
Dans les champs de l'esprance
Ta main n'a pas tout glan !

Et qu'est-ce que la terre? Une prison flottante,
Une demeure troite, un navire, une tente
Que son Dieu dans l'espace a dress pour un jour,
Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !
Des plaines, des vallons, des mers et des collines
O tout sort de la poudre et retourne en ruines,
Et dont la masse peine est l'immensit
Ce que l'heure qui sonne est l'ternit !
Fange en palais ptrie, hlas ! mais toujours fange,
O tout est monotone et cependant tout change !

Et qu'est-ce que la vie? Un rveil d'un moment !
De natre et de mourir un court tonnement !
Un mot qu'avec mpris l'Etre ternel prononce !
Labyrinthe sans clef ! question sans rponse,
Songe qui s'vapore, tincelle qui fuit !
Eclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit,
Minute que le temps prte et retire l'homme,
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !

Et qu'est-ce que la gloire? Un vain son rpt,
Une drision de notre vanit !
Un nom qui retentit sur des lvres mortelles,
Vain, trompeur, inconstant, prissable comme elles,
Et qui, tantt croissant et tantt affaibli,
Passe de bouche en bouche l'ternel oubli !
Nectar empoisonn dont notre orgueil s'enivre,
Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !

Et qu'est-ce que l'amour? Ah ! prt le nommer
Ma bouche en le niant craindrait de blasphmer !
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l'exprime !
Eclair brillant et pur du feu qui nous anime,
Etincelle ravie au grand foyer des cieux !
Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux !
Rayon ! foudre des sens ! inextinguible flamme
Qui fond deux curs mortels et n'en fait plus qu'une me !
Il est !... il serait tout, s'il ne devait finir !
Si le cur d'un mortel le pouvait contenir,
Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblme,
Sa flamme en s'exhalant ne l'touffait lui-mme !

Mais, quand ces biens que l'homme envie
Dborderaient dans un seul cur,
La mort seule au bout de la vie
Fait un supplice du bonheur !
Le flot du temps qui nous entrane
n'attend pas que la joie humaine
Fleurisse longtemps sur son cours !
Race phmre et fugitive,
Que peux-tu semer sur la rive
De ce torrent qui fuit toujours?

Il fuit et ses rives fanes
M'annoncent dj qu'il est tard !
Il fuit, et mes vertes annes
Disparaissent de mon regard;
Chaque projet, chaque esprance
Ressemble ce lige qu'on lance
Sur la trace des matelots,
Qui ne s'loigne et ne surnage
Que pour mesurer le sillage
Du navire qui fend les flots !

O suis-je? Est-ce moi? Je m'veille
D'un songe qui n'est pas fini !
Tout tait promesse et merveille
Dans un avenir infini !
J'tais jeune !... Hlas ! mes annes
Sur ma tte tombent fanes
Et ne refleuriront jamais !
Mon cur tait plein !... il est vide !
Mon sein fcond ... il est aride !
J'aimais !... o sont ceux que j'aimais?

Mes jours, que le deuil dcolore,
Glissent avant d'tre compts;
Mon cur, hlas ! palpite encore
De ses dernires volupts !
Sous mes pas la terre est couverte
De plus d'une palme encor verte,
Mais qui survit mes dsirs;
Tant d'objets chers ma paupire
Sont encor l, sur la poussire
Tides de mes brlants soupirs !

Je vois passer, je vois sourire
La femme aux perfides appas
Qui m'enivra d'un long dlire,
Dont mes lvres baisaient les pas !
Ses blonds cheveux flottent encore,
Les fraches couleurs de l'aurore
Teignent toujours son front charmant,
Et dans l'azur de sa paupire
Brille encore assez de lumire
Pour fasciner l'il d'un amant.

La foule qui s'ouvre mesure
La flatte encor d'un long coup d'il
Et la poursuit d'un doux murmure
Dont s'enivre son jeune orgueil;
Et moi ! je souris et je passe,
Sans effort de mon cur j'efface
Ce songe de flicit,
Et je dis, la piti dans l'me :
Amour ! se peut-il que ta flamme
Meure encore avant la beaut?

Hlas ! dans une longue vie
Que reste-t-il aprs l'amour?
Dans notre paupire blouie
Ce qu'il reste aprs un beau jour !
Ce qu'il reste la voile vide
Quand le dernier vent qui la ride
S'abat sur le flot assoupi,
Ce qu'il reste au chaume sauvage,
Lorsque les ailes de l'orage
Sur la terre ont vid l'pi !

Et pourtant il faut vivre encore,
Dormir, s'veiller tour tour,
Et traner d'aurore en aurore
Ce fardeau renaissant des jours?
Quand on a bu jusqu' la lie
La coupe cumante de vie,
Ah ! la briser serait un bien !
Esprer, attendre, c'est vivre !
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n'apportent plus rien?

Voil pourquoi mon me est lasse
Du vide affreux qui la remplit,
Pourquoi mon cur change de place
Comme un malade dans son lit !
Pourquoi mon errante pense,
Comme une colombe blesse,
Ne se repose en aucun lieu,
Pourquoi j'ai dtourn la vue
De cette terre ingrate et nue,
Et j'ai dit la fin : Mon Dieu !

Comme un souffle d'un vent d'orage
Soulevant l'humble passereau
L'emporte au-dessus du nuage,
Loin du toit qui fut son berceau,
Sans mme que son aile tremble,
L'aquilon le soutient; il semble
Berc sur les vagues des airs;
Ainsi cette seule pense
Emporta mon me oppresse
Jusqu' la source des clairs !

C'est Dieu, pensais-je, qui m'emporte,
L'infini s'ouvre sous mes pas !
Que mon aile naissante est forte !
Quels cieux ne tenterons-nous pas?
La foi mme, un pied sur la terre,
Monte de mystre en mystre
Jusqu'o l'on monte sans mourir !
J'irai, plein de sa soif sublime,
Me dsaltrer dans l'abme
Que je ne verrai plus tarir !

J'ai cherch le Dieu que j'adore
Partout o l'instinct m'a conduit,
Sous les voiles d'or de l'aurore,
Chez les toiles de la nuit;
Le firmament n'a point de votes,
Les feux, les vents n'ont point de routes
O mon il n'ait plong cent fois;
Toujours prsent ma mmoire,
Partout o se montrait sa gloire,
Il entendait monter ma voix !

Je l'ai cherch dans les merveilles,
Oeuvre parlante de ses mains,
Dans la solitude et les veilles,
Et dans les songes des humains !
L'pi, le brin d'herbe, l'insecte,
Me disaient : Adore et respecte !
Sa sagesse a pass par l !
Et ces catastrophes fatales,
Dont l'histoire enfle ses annales
Me criaient plus haut : Le voil !

chaque clair, chaque toile
Que je dcouvrais dans les cieux,
Je croyais voir tomber le voile
Qui le drobait mes yeux;
Je disais : Un mystre encore !
Voici son ombre, son aurore,
Mon me ! il va paratre enfin !
Et toujours, triste pense !
Toujours quelque lettre efface
Manquait, hlas ! au nom divin.

Et maintenant, dans ma misre,
Je n'en sais pas plus que l'enfant
Qui balbutie aprs sa mre
Ce nom sublime et triomphant;
Je n'en sais pas plus que l'aurore,
Qui de son regard vient d'clore,
Et le cherche en vain en tout lieu,
Pas plus que toute la nature
Qui le raconte et le murmure,
Et demande : O donc est mon Dieu?

Voil pourquoi mon me est triste,
Comme une mer brisant la nuit sur un cueil,
Comme la harpe du Psalmiste,
Quand il pleure au bord d'un cercueil !
Comme l'Horeb voil sous un nuage sombre,
Comme un ciel sans toile, ou comme un jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu'on ne put consoler,
Qui, le cur dbordant d'une douleur farouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,
Et disait : Laissez-moi parler !

Mais que dis-je? Est-ce toi, vrit, jour suprme !
Qui te caches sous ta splendeur?
Ou n'est-ce pas mon il qui s'est voil lui-mme
Sous les nuages de mon cur
Ces enfants prosterns aux marches de ton temple,
Ces humbles femmes, ces vieillards,
Leur me te possde et leur il te contemple,
Ta gloire clate leurs regards !

Et moi, je plonge en vain sous tant d'ombres funbres,
Ta splendeur te drobe moi !
Ah ! le regard qui cherche a donc plus de tnbres
Que l'il abaiss devant toi?

Dieu de la lumire,
Entends ma prire,
Frappe ma paupire
Comme le rocher !
Que le jour se fasse,
Car mon me est lasse,
Seigneur, de chercher !
Astre que j'adore,
Ce jour que j'implore
n'est point dans l'aurore,
n'est pas dans les cieux !
Vrit suprme !
Jour mystrieux !
De l'heure o l'on t'aime,
Il est en nous-mme,
Il est dans nos yeux !

Harmonies potiques et religieuses

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