pomes
    

Alphonse de Lamartine
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
L'humanit - suite de Jehova

de plus hauts degrs de l'chelle de l'tre
En traits plus clatants Jehova va paratre,
La nuit qui le voilait ici s'vanouit !
Voyez aux purs rayons de l'amour qui va natre
La vierge qui s'panouit !

Elle n'blouit pas encore
L'il fascin qu'elle suspend,
On voit qu'elle-mme elle ignore
La volupt qu'elle rpand;
Pareille, en sa fleur virginale,
l'heure pure et matinale
Qui suit l'ombre et que le jour suit,
Doublement belle la paupire,
Et des splendeurs de la lumire
Et des mystres de la nuit !

Son front lger s'lve et plane
Sur un cou flexible, lanc,
Comme sur le flot diaphane
Un cygne mollement berc;
Sous la vote peine dcrite
De ce temple o son me habite,
On voit le sourcil s'baucher,
Arc onduleux d'or ou d'bne
Que craint d'effacer une haleine,
Ou le pinceau de retoucher !

L jaillissent deux tincelles
Que voile et couvre chaque instant,
Comme un oiseau qui bat des ailes,
La paupire au cil palpitant !
Sur la narine transparente
Les veines o le sang serpente
S'entrelacent comme dessein,
Et de sa lvre qui respire
Se rpand avec le sourire
Le souffle embaum de son sein !

Comme un mlodieux gnie
De sons pars fait des concerts,
Une sympathique harmonie
Accorde entre eux ces traits divers;
De cet accord, charme des charmes,
Dans le sourire ou dans les larmes
Naissent la grce et la beaut;
La beaut, mystre suprme
Qui ne se rvle lui-mme
Que par dsir et volupt !

Sur ses traits dont le doux ovale
Borne l'ensemble gracieux,
Les couleurs que la nue tale
Se fondent pour charmer les yeux;
la pourpre qui teint sa joue,
On dirait que l'aube s'y joue,
Ou qu'elle a fix pour toujours,
Au moment qui la voit clore,
Un rayon glissant de l'aurore
Sur un marbre aux divins contours !

Sa chevelure qui s'panche
Au gr du vent prend son essor,
Glisse en ondes jusqu' sa hanche,
Et l s'effile en franges d'or;
Autour du cou blanc qu'elle embrasse,
Comme un collier elle s'enlace,
Descend, serpente, et vient rouler
Sur un sein o s'enflent peine
Deux sources d'o la vie humaine
En ruisseaux d'amour doit couler !

Noble et lgre, elle foltre,
Et l'herbe que foulent ses pas
Sous le poids de son pied d'albtre
Se courbe et ne se brise pas !
Sa taille en marchant se balance
Comme la nacelle, qui danse
Lorsque la voile s'arrondit
Sous son mt que berce l'aurore,
Balance son flanc vide encore
Sur la vague qui rebondit !

Son me n'est rien que tendresse,
Son corps qu'harmonieux contour,
Tout son tre que l'il caresse
n'est qu'un pressentiment d'amour !
Elle plaint tout ce qui soupire,
Elle aime l'air qu'elle respire,
Rve ou pleure, ou chante l'cart,
Et, sans savoir ce qu'il implore
D'une volupt qu'elle ignore
Elle rougit sous un regard !

Mais dj sa beaut plus mre
Fleurit son quinzime t;
ses yeux toute la nature
n'est qu'innocence et volupt !
Aux feux des toiles brillantes
Au doux bruit des eaux ruisselantes,
Sa pense erre avec amour;
Et toutes les fleurs des prairies
Viennent entre ses doigts fltries
Sur son cur scher tour tour !

L'oiseau, pour tout autre sauvage,
Sous ses fentres vient nicher,
Ou, charm de son esclavage,
Sur ses paules se percher;
Elle nourrit les tourterelles,
Sur le blanc satin de leurs ailes
Promne ses doigts caressants,
Ou, dans un amoureux caprice,
Elle aime que leur cou frmisse
Sous ses baisers retentissants !

Elle parat, et tout soupire,
Tout se trouble sans son regard;
Sa beaut rpand un dlire
Qui donne une ivresse au vieillard !
Et comme on voit l'humble poussire
Tourbillonner la lumire
Qui la fascine son insu !
Partout o ce beau front rayonne,
Un souffle d'amour environne
Celle par qui l'homme est conu !

Un homme ! un fils, un roi de la nature entire !
Insecte n de boue et qui vit de lumire !
Qui n'occupe qu'un point, qui n'a que deux instants,
Mais qui de l'Infini par la pense est matre,
Et reculant sans fin les bornes de son tre,
S'tend dans tout l'espace et vit dans tous les temps !

Il nat, et d'un coup d'il il s'empare du monde,
Chacun de ses besoins soumet un lment,
Pour lui germe l'pi, pour lui s'panche l'onde,
Et le feu, fils du jour, descend du firmament !

L'instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance;
Pour lui l'insecte mme est un objet d'effroi,
Mais le sceptre du globe est l'intelligence;
L'homme s'unit l'homme, et la terre a son roi !

Il regarde, et le jour se peint dans sa paupire;
Il pense, et l'univers dans son me apparat !
Il parle, et son accent, comme une autre lumire,
Va dans l'me d'autrui se peindre trait pour trait !

Il se donne des sens qu'oublia la nature,
Jette un frein sur la vague au vent capricieux.
Lance la mort au but que son calcul mesure,
Sonde avec un cristal les abmes des cieux !

Il crit, et les vents emportent sa pense
Qui va dans tous les cieux vivre et s'entretenir !
Et son me invisible en traits vivants trace
Ecoute le pass qui parle l'avenir !

Il fonde les cits, familles immortelles;
Et pour les soutenir il lve les lois,
Qui, de ces monuments colonnes ternelles,
Du temple social se divisent le poids !

Aprs avoir conquis la nature, il soupire;
Pour un plus noble prix sa vie a combattu;
Et son cur vide encor, ddaignant son empire,
Pour s'galer aux dieux inventa la vertu !

Il offre en souriant sa vie en sacrifice,
Il se confie au Dieu que son il ne voit pas;
Coupable, a le remords qui venge la justice,
Vertueux, une voix qui l'applaudit tout bas !

Plus grand que son destin, plus grand que la nature,
Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas,
Son me a des destins qu'aucun il ne mesure,
Et des regards portant plus loin que le trpas !

Il lui faut l'esprance, et l'empire et la gloire,
L'avenir son nom, sa foi des autels,
Des dieux supplier, des vrits croire,
Des cieux et des enfers, et des jours immortels !

Mais le temps tout coup manque sa vie use,
L'horizon raccourci s'abaisse devant lui,
Il sent tarir ses jours comme une onde puise,
Et son dernier soleil a lui !

Regardez-le mourir !... Assis sur le rivage
Que vient battre la vague o sa nef doit partir,
Le pilote qui sait le but de son voyage
D'un cur plus rassur n'attend pas le zphyr !

On dirait que son il, qu'claire l'esprance,
Voit l'immortalit luire sur l'autre bord,
Au-del du tombeau sa vertu le devance,
Et, certain du rveil, le jour baisse, il s'endort !

Et les astres n'ont plus d'assez pure lumire,
Et l'Infini n'a plus d'assez vaste sjour,
Et les sicles divins d'assez longue carrire
Pour l'me de celui qui n'tait que poussire
Et qui n'avait qu'un jour !

Voil cet instinct qui l'annonce
Plus haut que l'aurore et la nuit.
Voil l'ternelle rponse
Au doute qui se reproduit !
Du grand livre de la nature,
Si la lettre, vos yeux obscure,
Ne le trahit pas en tout lieu,
Ah ! l'homme est le livre suprme :
Dans les fibres de son cur mme
Lisez, mortels : Il est un Dieu !

Harmonies potiques et religieuses

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