pomes
    

Victor Hugo
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Apothose

Mditons. Il est bon que l'esprit se repaisse
De ces spectacles-l. L'on n'tait qu'une espce
De perroquet ayant un grand nom pour perchoir,
Pauvre diable de prince, usant son habit noir,
Auquel mil huit cent quinze avait coup les vivres.
On n'avait pas dix sous, on emprunte cinq livres.
Maintenant, remarquons l'chelle, s'il vous plat.
De l'cu de cinq francs on s'lve au billet
Sign Garat ; bravo ! puis du billet de banque
On grimpe au million, rapide saltimbanque ;
Le million gob fait mordre au milliard.
On arrive au lingot en partant du liard.
Puis carrosses, palais, bals, festins, opulence
On s'attable au pouvoir et l'on mange la France.
C'est ainsi qu'un filou devient homme d'tat.

Qu'a-t-il fait ? Un dlit ? Fi donc ! un attentat ;
Un grand acte, un massacre, un admirable crime
Auquel la haute cour prte serment. L'abme
Se referme en poussant un grognement bourru.
La Rvolution sous terre a disparu
En laissant derrire elle une senteur de soufre.
Romieu montre la trappe et dit : Voyez le gouffre !

Vivat Mascarillus ! roulement de tambours.
On tient sous le bton parqus dans les faubourgs
Les ouvriers ainsi que des noirs dans leurs cases
Paris sur ses pavs voit neiger les ukases
La Seine devient glace autant que la Nva.
Quant au matre, il triomphe ; il se promne, va
De prfet en prfet, vole de maire en maire,
Orn du Deux-Dcembre, du Dix-huit Brumaire,
Bombard de bouquets, voitur dans des chars,
Laid, joyeux, salu par es churs de mouchards.
Puis il rentre empereur au Louvre, il parodie
Napolon, il lit l'histoire, il tudie
L'honneur et la vertu dans Alexandre six ;
Il s'installe au palais du spectre Mdicis ;
Il quitte par moments sa pourpre ou sa casaque,
Flne autour du bassin en pantalon cosaque,
Et riant, et semant les miettes sur ses pas,
Donne aux poissons le pain que les proscrits n'ont pas.
La caserne l'adore, on le bnit au prne ;
L'Europe est sous ses pieds et tremble sous son trne ;
Il rgne par la mitre et par le hausse-col.
Ce trne a trois degrs, parjure, meurtre et vol.
Carrare ! Paros ! marbres pentliques !
tous les vieux hros des vieilles rpubliques !
tous les dictateurs de l'empire latin !
Le moment est venu d'admirer le destin.
Voici qu'un nouveau dieu monte au fronton du temple.
Regarde, peuple, et toi, froide histoire, contemple.
Tandis que nous, martyrs du droit, nous expions,
Avec les Pricls, avec les Scipions,
Sur les frises o sont les victoires aptres,
Au milieu des csars trains par des panthres,
Vtus de pourpre et ceints du laurier souverain,
Parmi les aigles d'or et les louves d'airain,
Comme un astre apparat parmi ses satellites,
Voici qu' la hauteur des empereurs stylites,
Entre Auguste l'il calme et Trajan au front pur,
Resplendit, immobile en l'ternel azur,
Sur vous, panthons, sur vous, propyles,
Robert Macaire avec ses bottes cules !

31 janvier.

Les Chtiments

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