pomes
    

Victor Hugo
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Olympio

Un jour l'ami qui reste ton coeur qu'on dchire
Contemplait tes malheurs,
Et, tandis qu'il parlait, ton sublime sourire
Se mlait ses pleurs:

I

"Te voil donc, toi dont la foule rampante
Admirait la vertu,
Dracin, fltri, tomb sur une pente
Comme un cdre abattu !
Te voil sous les pieds des envieux sans nombre
Et des passants rieurs
Toi dont le front superbe accoutumait l'ombre
Les fronts infrieurs !

Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austre
Est dcouverte aux yeux.
Hlas ! tu n'as plus rien d'abrit dans la terre
Ni d'clos dans les cieux !

Jeune homme, on vnrait jadis ton il svre,
Ton front calme et tonnant;
Ton nom tait de ceux qu'on craint et qu'on rvre,
Hlas ! et maintenant

Les mchants, accourus pour dchirer ta vie,
L'ont prise entre leurs dents,
Et les hommes alors se sont avec envie
Penchs pour voir dedans !

Avec des cris de joie ils ont compt tes plaies
Et compt tes douleurs,
Comme sur une pierre on compte des monnaies
Dans l'antre des voleurs.

Ta chaste renomme, aux exemples utiles,
n'a plus rien qui reluit,
Sillonne en tous sens par les hideux reptiles
Qui viennent dans la nuit.

Eclaire la flamme, toute heure visible,
De ton nom rayonnant,
Au bord du grand chemin, ta vie est une cible
Offerte tout venant

O cent flches, toujours sifflant dans la nuit noire,
S'enfoncent tour tour,
Chacun cherchant ton cur, l'un visant ta gloire
Et l'autre ton amour !

Ta rputation, dont souvent nous nous sommes
Ecris en rvant,
Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,
Comme un feuillage au vent !

Ton me, qu'autrefois on prenait pour arbitre
Du droit et du devoir,
Est comme une taverne o chacun la vitre
Vient regarder le soir,

Afin d'y voir table une orgie aux chants grles,
Au propos triste et vain,
Qui renverse grand bruit les curs pleins de querelles
Et les brocs pleins de vin !

Tes ennemis ont pris ta belle destine
Et l'ont brise en fleur.
Ils ont fait de ta gloire aux carrefours trane
Ta plus grande douleur !

Leurs mains ont retourn ta robe, dont le lustre
Irritait leur fureur;
Avec la mme pourpre ils t'ont fait vil d'illustre,
Et forat d'empereur !

Nul ne te dfend plus. On se fait une fte
De tes maux aggravs.
On ne parle de toi qu'en secouant la tte,
Et l'on dit: Vous savez !

Hlas ! pour te har tous les curs se rencontrent.
Tous t'ont abandonn.
Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent
Un palais ruin.

II
Mais va, pour qui comprend ton me haute et grave,
Tu n'en es que plus grand.
Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
La rumeur du torrent.
Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
S'approchent sans effroi
Reviennent en disant qu'ils ont vu des abmes
En se penchant sur toi !

Mais peut-tre, travers l'eau de ce gouffre immense
Et de ce cur profond,
On verrait cette perle appele innocence,
En regardant au fond !

On s'arrte aux brouillards dont ton me est voile,
Mais moi, juge et tmoin,
Je sais qu'on trouverait une vote toile
Si l'on allait plus loin !

Et qu'importe, aprs tout, que le monde t'assige
De ses discours mouvants,
Et que ton nom se mle ces flocons de neige
Pousss tous les vents !

D'ailleurs que savent-ils? Nous devrions nous taire.
De quel droit jugeons-nous?
Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre
Sans nous mettre genoux !

La certitude - hlas ! insenss que nous sommes
De croire l'il humain ! -
Ne sjourne pas plus dans la raison des hommes
Que l'onde dans leur main.

Elle mouille un moment, puis s'coule infidle,
Sans que l'homme, douleur !
Puisse dsaltrer ce qui reste d'elle
Ses lvres ou son cur !

L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.
Est-il jour? Est-il nuit?
Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,
Toute racine un fruit.

Le mme objet qui rend votre visage sombre
Fait ma srnit.
Toute chose ici-bas par une face est ombre
Et par l'autre clart.

Le lourd nuage, effroi des matelots livides
Sur le pont accroupis,
Pour le brun laboureur dont les champs sont arides
Est un sac plein d'pis !

Pour juger un destin il en faudrait connatre
Le fond mystrieux;
Ce qui gt dans la frange aura bientt peut-tre
Des ailes dans les cieux !

Cette me se transforme, elle est tout prs d'clore,
Elle rampe, elle attend,
Aujourd'hui larve informe, et demain ds l'aurore
Papillon clatant !

III
Tu souffres cependant ! toi sur qui l'ironie
Epuise tous ses traits,
Et qui te sens poursuivre, et par la calomnie
Mordre aux endroits secrets !
Tu fuis, ple et saignant, et, pntrant dans l'ombre
Par ton flanc dchir,
La tristesse en ton me ainsi qu'en un puits sombre
Goutte goutte a filtr !

Tu fuis, lion bless, dans une solitude,
Rvant sur ton destin,
Et le soir te retrouve en la mme attitude
O t'a vu le matin !

L, pensif, cherchant l'ombre o ton me repose,
L'ombre que nous aimons;
Ne songeant quelquefois, de l'aube la nuit close,
Qu' la forme des monts;

Attentif aux ruisseaux, aux mousses toiles,
Aux champs silencieux,
la virginit des herbes non foules,
la beaut des cieux;

Ou parfois contemplant, de quelque grve austre,
L'esquif en proie aux flots
Qui fuit, rompant les fils qui liaient la terre
Les curs des matelots;

Contemplant le front vert et la noire narine
De l'autre tnbreux
Et l'arbre qui, rong par la brise marine,
Tord ses bras douloureux,

Et l'immense ocan o la voile s'incline,
O le soleil descend,
L'ocan qui respire ainsi qu'une poitrine,
S'enflant et s'abaissant;

Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,
Du fond des bois touffus,
Tu mles ton esprit aux grandes harmonies
Plaines de sens confus,

Qui, tenant ici-bas toute chose embrasse,
Vont de l'aigle au serpent,
Que toute voix grossit, et que sur la pense
La nature rpand !

IV
Console-toi, pote ! - Un jour, bientt peut-tre,
Les curs te reviendront,
Et pour tous les regards on verra reparatre
Les flammes de ton front.
Tous les ct ternis par ta gloire outrage,
Nettoys un matin,
Seront comme une dalle avec soin ponge
Aprs un grand festin.

En vain tes ennemis auront arm le monde
De leur rire moqueur,
Et sur les grands chemins rpandu comme l'onde
Les secrets de ton cur.

En vain ils jetteront leur rage humilie
Sur ton nom ravag.
Comme un chien qui remche une chair oublie
Sur l'os dj rong.

Ils ne prvaudront pas, ces hommes qui t'entourent
De leurs obscurs rseaux
Ils passeront ainsi que ces lueurs qui courent
travers les roseaux.

Ils auront bien toujours pour toi toute la haine
Des dmons pour le Dieu;
Mais un souffle teindra leur bouche impure pleine
De parole de feu.

Ils s'vanouiront, et la foule et ravie
Verra, d'un il pieux,
Sortir de ce tas d'ombre amass par l'envie
Ton front majestueux !

En attendant, regarde en piti cette foule
Qui mconnat tes chants,
Et qui de toutes parts se rpand et s'coule
Dans les mauvais penchant.

Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'claire
Ramper les ignorants;
L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colre
Comme l'eau des torrents;

La beaut sans amour dont les pats nous entrane,
Femme aux yeux exercs
Dont la robe flottante est un pige ou se prennent
Les pieds insenss;

Les rhteurs qui de bruit emplissent leur parole
Quand nous les coutons;
Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,
Qui vivent ttons;

Et les flatteurs courbs, aux douceurs familires,
Aux fronts bas et rampants;
Et les ambitieux qui sont comme des lierres
L'un sur l'autre grimpants !

Non, tu ne portes pas, ami, la mme chane
Que ces hommes d'un jour.
Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,
Le tien est fait d'amour !

Tu n'as rien de commun avec le monde infime
Au souffle empoisonneur;
Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime
Quand la main du Seigneur

Loin du sentier banal o la foule se rue
Sur quelque illusion,
Laboure le gnie avec cette charrue
Qu'on nomme passion !"

Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve,
Tu lui dis d'une voix attendrie un instant,
Voix pareille la sienne et plus haute pourtant,
Comme la grande mer qui parlerait au fleuve;

"Ne me console point et ne t'afflige pas.
Je suis calme et paisible.
Je ne regarde point le monde d'ici-bas,
Mais le monde invisible.

Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.
Mais le sort est svre.
C'est lui qui teint de vin ou de lie son choix
Le pur cristal du verre.

Moi, je rve ! coutant le cyprs soupirer
Autour des croix d'bne,
Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer
Dans un coin de la plaine,

Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,
Du char tranant la gerbe
Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit
Que fait la touffe d'herbe,

Prtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,
l'air dans la nue,
J'erre sur les hauts lieux d'ou l'on entend gmir
Toute chose cre !

L, je vois, comme un vase allum sur l'autel,
Le toit lointain qui fume;
Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
Tout flambeau qui s'allume.

L j'abandonne aux vents mon esprit srieux,
Comme l'oiseau sa plume;
L, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux
Le bruit de cette enclume,

L, je contemple, mu, tout ce qui s'offre aux yeux,
Onde, terre, verdure;
Et je vois l'homme au loin, mage mystrieux,
Traverser la nature !

Pourquoi me plaindre, ami? Tout homme tout
Souffre des maux sans nombre. [moment
Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gard seulement
Dans mon horizon sombre,

Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur,
L'amour, divine flamme,
L'amour, qui dore encor ce que j'ai de plus pur
Et de plus haut dans l'me !

Sans doute en mon avril, ne sachant rien fond,
Jeune, crdule, austre,
J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font
Des songes sur la terre !

J'ai vu la vie en fleur sur mon front s'lever
Pleine de douces choses.
Mais quoi ! me crois-tu assez fou pour rver
L'ternit des roses?

Les chimres, qu'enfant mes mains croyaient toucher,
Maintenant sont absentes;
Et je dis au bonheur ce que dit le nocher
Aux rives dcroissantes.

Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond,
Plaignant surtout les femmes;
Et je vis l'il fix sur le ciel o s'en vont
Les ailes et les mes.

Dieu nous donne chacun notre part du destin,
Au fort, au faible, au lche,
Comme un matre soigneux lev ds le matin
Divise tous leur tche.

Soyons grands. Le grand cur Dieu mme est pareil.
Laissons, doux ou funestes,
Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,
Ces deux clarts clestes.

Laissons gronder en bas cet orage irrit
Qui toujours nous assige;
Et gardons au-dessus notre tranquillit,
Comme le mont sa neige.

Va, nul mortel ne brise avec la passion,
Vainement obstine,
Cette pre loi que l'un nomme Expiation
Et l'autre Destine.

Hlas ! de quelque nom que, broy sous l'essieu,
L'orgueil humain la nomme,
Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,
Elle roule sur l'homme !"

15 octobre 1837

Les voix intrieures

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