pomes
    

Victor Hugo
sa vie, son oeuvre

Un pome au hasard


 
Eugne Vicomte H.

Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, pote;
Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tte
De son doigt souverain,
D'en faire une urne sainte contenir l'extase,
D'y mettre le gnie, et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain;

Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystre !
Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,
Et souffla sur ton front,
Et, comme une nacelle errante et d'eau remplie,
Fit rouler ton esprit travers la folie,
Cet ocan sans fond;

Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glace,
Seule, te ft revivre en rouvrant ta pense
Pour un autre horizon;
Puisque Dieu, t'enfermant dans la cage charnelle,
Pauvre aigle, te donna l'aile et non la prunelle,
L'me et non la raison;

Tu pars du moins, mon frre, avec ta robe blanche !
Tu retournes Dieu comme l'eau qui s'panche
Par son poids naturel !
Tu retournes Dieu, tte de candeur pleine,
Comme y va la lumire, et comme y va l'haleine
Qui des fleurs monte au ciel !

Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'trange.
Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,
Jeune homme, tu t'en vas !
Rien n'a souill ta main ni ton cur; dans ce monde
O chacun court, se hte, se forge, et crie, et gronde,
peine tu rvas !

Comme le diamant, quant le feu le vient prendre,
Disparat tout entier, et sans laisser de cendre,
Au regard bloui,
comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre,
Sur la terre aprs toi tu n'as pas laiss d'ombre,
Esprit vanoui !

Doux et blond compagnon de toute mon enfance,
Oh ! dis-moi, maintenant, frre marqu d'avance
Pour un morne avenir,
Maintenant que la mort a rallum ta flamme,
maintenant que la mort a rveill ton me,
Tu dois te souvenir !

tu dois te souvenir de nos jeunes annes !
Quand les flots transparents de nos deux destines
Se ctoyaient encor,
Lorsque Napolon flamboyait comme un phare,
Et qu'enfants nous prtions l'oreille sa fanfare
comme un meute au cor !

tu dois te souvenir des vertes Feuillantines,
et de la grande alle o nos voix enfantines,
Nos purs gazouillements,
Ont laiss dans les coins des murs, dans les fontaines,
Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chnes,
Tant d'chos si charmants !

O temps ! jours radieux ! aube trop tt ravie !
Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
Tout au commencement?
Nous naissions ! on et dit que le vieux monastre
Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystre
Son doux regard dormant.

T'en souviens-tu, mon frre? aprs l'heure d'tude,
oh ! comme nous courions dans cette solitude !
Sous les arbres blottis,
nous avions, en chassant quelque insecte qui saute,
L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe tait bien haute,
Nos genoux bien petits.

Vives ttes d'enfants par la course effares,
nous poursuivons dans l'air cent ailes bigarres;
Le soir nous tions las,
nous revenions, jouant avec tout ce qui joue,
Frais, joyeux, et tous deux baiss pleine joue
Par notre mre, hlas !

Elle grondait: - Voyez ! comme ils sont faits ! ces hommes !
Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes !
Pourtant nous les aimons.
Madame, les garons sont les soucis des mres,
Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
comme font les dmons ! -

Puis un mme sommeil, nous berant comme un hte,
Tous deux au mme lit nous couchait cte cte;
puis un mme rveil.
Puis, tremp dans un lait sorti chaud de l'table,
Le mme pain faisait rire la mme table
Notre apptit vermeil !

et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe
Les fleurs, tous les bouquets qui rjouissent l'herbe,
Le lys Dieu pareil,
Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles,
Luire terre en avril comme des tincelles
Qui tombent du soleil !

On nous voyait tous deux, gaietde la famille,
Le front panoui, courir sous la charmille,
L'il de joie enflamm... -
Hlas ! hlas ! quel deuil pour ma tte orpheline !
tu vas donc dsormais dormir sur la colline,
Mon pauvre bien-aim !

tu vas dormir l-haut sur la colline verte,
qui, livre l'hiver, tous les vents ouverte,
le ciel pour plafond;
tu vas dormir, poussire, au fond d'un lit d'argile;
et moi je resterai parmi ceux de la ville
qui parlent et qui vont !

et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
De la clbrit;
et cacher, comme Sparte, en riant quand on entre,
Le renard envieux qui me ronge le ventre,
Sous ma robe abrit !

Je vais reprendre, hlas ! mon uvre commence,
Rendre ma barque frle l'onde courrouce,
Lutter contre le sort;
Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure,
Comme un doux nid couv pour la saison future,
Sous l'aile de la mort !

J'ai d'austres plaisirs. Comme un prtre l'glise,
Je rve l'art qui charme, l'art qui civilise,
Qui change l'homme un peu,
Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine,
En semant la nature travers l'me humaine,
Y fera germer Dieu !

Quand le peuple au thtre coute ma pense,
J'y cours, et l, courb vers la foule presse,
L'tudiant de prs,
Sur mon drame touffu dont le branchage plie,
J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forts !

Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle cume !
Surtout lorsque l'envie, au cur plein d'amertume,
Au regard vide et mort,
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires,
D'une bouche d'ami qui souriait nagures
Une bouche qui mord !

Quel vie ! et quel sicle alentour ! - Vertu, gloire,
Pouvoir, gnie et foi, tout ce qu'il faudrait croire,
Tout ce que nous valons,
Le peu qui nous restait de nos splendeurs dcrues,
Est tran sur la claie et suivi dans les rues
Par le rire en haillons !

Combien de calomnie et combien de bassesse !
Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
Quiconque vient du ciel,
Et qui font, la blessant de leur lance paye,
Boire la vrit, ple et crucifie,
Leur ponge de fiel !

Combien d'acharnements sur toutes les victimes !
Que de rhteurs, penchs sur le bord des abmes,
Riant, cruaut !
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts dcoule,
Goutte goutte, ou par flots, quand leurs mains sur la foule
Tordent l'impit !

L'homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,
Ne songent qu' bien vivre et qu' chercher des proies;
L'argent est ador;
Hlas ! nos passions ont des serres infmes
O pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nos mes
De chaste et de sacr !

quoi bon, cependant? quoi bon tant de haine,
Et faire tant de mal, et prendre tant de peine,
Puisque la mort viendra !
Pour aller avec tous o tous doivent descendre !
Et pour n'tre aprs tout qu'une ombre, un peu de cendre
Sur qui l'herbe crotra !

quoi bon s'puiser en volupts diverses?
quoi bon se btir des fortunes perverses
Avec les maux d'autrui?
Tout s'croule; et, fruit vert qui pend la rame,
Demain ne mrit pas pour la bouche affame
Qui dvore aujourd'hui !

Ce que nous croyons tre avec ce que nous sommes,
Beaut, richesse, honneurs, ce que rvent les hommes,
Hlas ! et ce qu'ils font,
Ple-mle, travers les champs ou les hues,
Comme s'est emport par rapides nues
Dans un oubli profond !

Et puis quelle ternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enfl monter jusqu' sa digue,
Dans ces terribles jeux !
Sombre ocan d'esprits dont l'eau n'est pas sonde,
Et qui vient faire autour de toute grande ide
Un murmure orageux !

Quel choc d'ambitions luttant le long des routes,
Toutes contre chacune et chacune avec toutes !
Quel tumulte ennemi !
Comme on raille d'un bas tout astre qui dcline !... -
Oh ! ne regrette rien sur la haute colline
O tu t'es endormi !

L, tu reposes, toi ! L, meurt toute voix fausse.
Chaque jour, du Levant au Couchant, sur ta fosse
Promenant son flambeau,
L'impartial soleil, pareil l'esprance,
Dore des deux cts sans choix ni prfrence
La croix de ton tombeau !

L, tu n'entends plus rien que l'herbe et la broussaille,
Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille
La chute du fruit mr
Et, par moments, le chant, dispers dans l'espace,
Du bouvier qui descend dans la plaine et qui passe
Derrire le vieux mur !

6 mars 1837

Les voix intrieures

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